« Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; s’il meurt il porte beaucoup de fruit ».

« Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; s’il meurt il porte beaucoup de fruit ».

(homélie du 5ème dimanche de l’année B)

L’heure approche où Jésus comprend qu’il va être arrêté et mis à mort. Les menaces faites par les chefs des prêtres sont maintenant trop explicites pour qu’il puisse y échapper.

Cette perspective entraîne chez Jésus, comme on peut l’imaginer, à la fois une réflexion profonde sur le sens qu’aurait cette mort, puis un combat spirituel pour accepter cette perspective.

Quel sens peut avoir la mort de Jésus ?

Jésus est venu prêcher le Royaume et témoigner de la présence de Dieu au milieu de son peuple. Il a commencé tout modestement en Galilée. Quelques disciples l’ont suivi et beaucoup de gens ont été touchés par les signes qu’il a posés. Il a annoncé que Dieu est tellement miséricordieux qu’il aime chaque personne, n’abandonne personne, y compris les plus pécheurs. Il a compris que son rôle était d’être comme le levain qui permet à la pâte de monter, c’est-à-dire à la pâte humaine de donner toute son amplitude, d’accéder au salut. Il est comme la semence dans la bonne terre, qui produit du blé à 100 pour 1.

Peut-il fuir pour préserver sa vie et renoncer à sa mission ?

  • S’il partait, tout ce qu’il a commencé à faire grandir retomberait.
  • S’il partait quel sens aurait cette prophétie de Jérémie : « je mettrai ma loi au plus profond d’eux-mêmes, je serai leur Dieu, ils seront mon peuple » ?
  • S’il abandonnait le navire au moment où il traverse la tempête, laissant tous ses disciples dans un grand danger, que viendrait-il apporter de neuf ? Jésus n’est pas venu dire : « débrouillez-vous avec les conséquences de vos péchés, nous ne voulez pas de moi, je m’en vais ! »

Quand on aime quelqu’un on ne le laisse pas tomber

Quand on aime quelqu’un on ne laisse pas tomber, même si cette personne n’est pas à la hauteur des attentes qu’on avait mis en lui. Un peu comme des parents qui peinent parce que leur enfant à des difficultés à l’école, mais qui ne baissent jamais les bras, qui le portent jusqu’au bout, Dieu nous aime et il a décidé de nous porter jusqu’au bout ! Et Jésus est venu le manifester. En restant fidèle jusqu’au bout, c’est là qu’il donne la plus belle preuve d’amour. C’est là aussi que son engagement prend tout son sens. Pour Jésus, cela devient clair : c’est en acceptant d’aller jusqu’au bout dans la solidarité avec le peuple, jusqu’à en mourir qu’il pourra témoigner de l’amour de Dieu pour l’humanité, car Jésus sait que la mort n’aura pas le dernier mot : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; s’il meurt il porte beaucoup de fruit ».

« Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; s’il meurt il porte beaucoup de fruit ».

Le bienheureux Pierre Claverie, évêque d’Oran, assassiné en 1996 peu après les moines des Tibhérine, s’est lui aussi longuement interrogé sur le sens pour les chrétiens de rester en Algérie, en plein cœur de cette guerre civile où plus de 100 000 algériens ont perdu la vie, et où plusieurs chrétiens ont été assassinés. Alors que plusieurs religieux quittent l’Algérie, il décide avec d’autres de rester :

« Nous savons ce que veut dire la sentence évangélique : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; s’il meurt il porte beaucoup de fruit ». Si nous sommes là pour signifier que Dieu est amour, comment envisager de quitter l’Algérie alors qu’elle se débat dans une crise aussi grave ? [Comme l’a dit Bernard Lapize], c’est au contraire le moment de demeurer, même silencieux et impuissant, au chevet de ceux et celles qu’on aime, simple présence offerte qui accompagne la souffrance en tenant simplement la main. Cet instant signe notre volonté d’aimer gratuitement. Tout ce que nous faisions si bien : éducation, enseignement, formation, bibliothèques, coopération, soutien des personnes, aide sociale… Tout cela prend son sens maintenant que nous n’avons plus rien à donner que nous-mêmes et plus rien à partager que la compassion »[1].

La prière d’abandon de Jésus

Décider de rester est une chose, le faire en est une autre : l’évangéliste Jean a mis ici cette prière d’abandon au Père que les autres évangélistes ont placé au jardin des Oliviers. Jésus comprend qu’il doit rester et demande au Père la force de vivre cet abandon : « est ce que je vais dire : sauve-moi de cette heure ? » ( c’est-à-dire : est-ce que je vais dire : épargne-moi les humiliations, les souffrances et la mort ?, mais non ce qui compte c’est que je glorifie ton nom (c’est-à-dire que je fasse ta volonté et que je montre au monde que tu l’aimes jusqu’au bout !)

Il a voulu aller jusqu’au bout de sa logique de don de soi

Comme dit à nouveau Pierre Claverie :

Jésus n’a pas cherché la mort. Il n’a pas voulu la fuir non plus car il jugeait probablement que la fidélité à ses engagements vis-à-vis du Père et pour la venue de son Règne était plus importante que sa peur de mourir. Il a préféré aller jusqu’au bout de la logique de sa vie et de sa mission plutôt que de trahir ce qu’il était, ce qu’il disait et ce qu’il avait fait en reniant ou en abandonnant pour éviter l’affrontement ultime.

En ce dimanche, il nous est simplement demandé de contempler Dieu qui nous aime à travers l’acte de fidélité de Jésus.

C’est une réalité qui a eu lieu il y a 2000 ans à Nazareth, mais c’est aussi une réalité qui touche notre propre vie. C’est pour chacun de nous dans son histoire singulière et pour nous tous ensemble dans notre histoire familiale, communautaire et collective que Jésus a donné sa vie.


[1] Lettres et Messages d’Algérie, Cerf, p. 180