Le vitrail du Jeudi-Saint

Le vitrail du Jeudi-Saint

Quand vous vous promenez dans l’église Saint Séverin, il y a deux manières de regarder les vitraux. Depuis l’extérieur ou depuis l’intérieur. De l’extérieur, on ne voit qu’un enchevêtrement de verre et de plomb. Mais dès que vous pénétrez dans l’église, c’est un éclatement de couleurs, de lumière, de douceur. De même, il y a deux manières de regarder la Passion de Jésus : de l’extérieur, en s’arrêtant au côté sanglant du vendredi Saint, où Jésus apparaît presque passif, comme le jouet des autorités religieuses et civiles de son époque ; ou de l’intérieur, grâce au mystère que nous célébrons ce soir. Car l’Eucharistie du jeudi Saint est vraiment la clé du vendredi Saint. C’est un mystère à deux facettes qui sont toutes deux indispensables. L’Eucharistie du jeudi est le soleil qui transfigure la passion et nous fait pénétrer dans sa profondeur. La Passion de Jésus n’est pas un simple acte de cruauté extérieure… C’est le lieu de l’amour du Christ par excellence. « Ma vie nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne » chanterons-nous à la fin de cette messe.

« Ceci est mon corps livré pour vous ». Voilà le centre de la messe d’aujourd’hui. En prenant le tablier, en partageant le pain, en offrant la coupe du vin, le Christ s’offre par avance, librement. Et il n’y a pas besoin de s’appeler inspecteur Columbo pour comprendre que, quand on parle du corps d’un côté, et du sang de l’autre, il y a un petit problème. En entrant dans le Triduum Pascal, nous découvrons l’amour du Christ qui va jusqu’au bout. Ces paroles de la Cène – « Ceci est mon corps livré pour vous » – éclairent et donnent un sens au mystère de la croix célébré le lendemain. Elles remplissent la croix du surcroît de l’amour. Elles nous font comprendre le lien intime entre la messe et la croix. Chaque fois que quelque part dans le monde, un prêtre prononce ces paroles, 2000 ans d’histoire sont balayés et nous voici contemporains du mystère de la croix, comme Marie, debout devant le Christ qui nous dit par ses actes : « Ceci est mon corps livré pour vous ».

Donner sa vie

Concrètement, ces paroles nous font entrer dans le mystère central de toute vie chrétienne : donner sa vie. Mystère illustré de nombreuses fois par le septième art. Qu’il s’agisse d’Harry Potter qui choisit de partir seul dans la forêt à la rencontre du terrible Lord Voldemort, de Boromir qui se bat seul pour sauver Merry et Pippin dans le Seigneur des Anneaux, ou du Lion Aslan dans le monde de Narnia. Chacun de ces héros de fiction a choisi de donner sa vie par amour pour les siens. Tous ces héros ont précisément offert leur corps. Car cette phrase, que Jésus prononce sur le pain – « ceci est mon corps livré pour vous » – et qui donne sens à son sacrifice, n’est pas réservée à lui-même, elle est en fait le but de toute vie chrétienne. Ceux qui ont été scouts parmi nous se rappelleront que « le scout est fait pour servir et sauver son prochain ». Servir, sauver, donner sa vie. Voilà de quoi éclairer notre Jeudi Saint.

Chaque fois que je mets le couvert à la maison ou que je range le salon, que je fais la cuisine ou que je nettoie l’officine, que je range mes playmo ou que je sers l’apéro, que je gère les petits ou que j’écris à mamie, que je rends un service ou que j’offre le calice, que je promène le toutou ou que j’écoute quelqu’un jusqu’au bout, que je visite un souffrant ou que je reste patient, que j’accepte d’aider la paroisse pour qu’elle croisse… Chaque fois que je fais cela, j’entends Jésus qui me redit : « Ceci est ton corps livré pour moi ».

À l’inverse, pour toutes ces fois où nous hésitons à le faire, à servir, à enfiler le tablier comme le Christ l’a fait dans cette page d’Évangile, j’aimerais nous inviter à contempler la croix. À contempler Jésus qui donne sa vie par amour. À nous rappeler le sens profond de la croix du Sauveur : « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ».

Parfois, donner sa vie c’est aussi accepter qu’un autre la donne pour nous. Accepter de se laisser aimer comme Pierre se laisse laver les pieds. Accepter que l’autre puisse m’aimer. Accepter que Jésus puisse donner sa vie pour moi.



Le festin des noces de l’Agneau

Frères et sœurs bien aimés, l’Amour de Dieu n’est pas un concept vague et lointain. Si en ce Jeudi Saint le Christ nous montre l’exemple de l’humble service, en donnant son corps dans l’Eucharistie et sur le bois de la croix, il nous montre le chemin de l’amour qui se donne. Toute vocation chrétienne est appelé à être un don. Les époux au jour de leurs noces vivent cela : « Je me donne à toi pour t’aider fidèlement dans le bonheur et dans les épreuves ». Je me donne à toi. Je choisis de t’aimer jusque-là. Et cette parole prononcée au jour du mariage, s’incarne dans la chair, dans la relation conjugale, pour devenir un « ceci est mon corps livré pour toi ». Se marier, c’est vivre dans sa chair quelque chose du mystère du Triduum Pascal : le don de sa vie par amour. Ne parle-t-on pas de la messe comme des noces ? « Heureux les invités au festin des noces de l’Agneau ».

Mais il y en a qui ont choisi de vivre ces noces de l’Agneau d’une manière toute particulière. Ce sont les prêtres. Permettez-moi un témoignage personnel et un appel. J’ai eu le désir d’être prêtre en étant lycéen. Il a grandi dans mon cœur à travers l’amitié bienveillante de prêtres et de séminaristes que le Seigneur avait mis sur mon chemin. Ce désir m’a surtout donné envie de me donner pour les autres, de faire de ma vie un don pour les autres. Mais à 17/18 ans, c’est dur à envisager. Ce qui pour moi a été capital dans ma vocation de prêtre, ce fut de voir le lien, dans la paroisse où j’étais à Paris, entre le peuple de Dieu et les prêtres. Les prêtres aimaient leur paroissiens. Les paroissiens aimaient leur prêtre. Cela se sentait. À la sortie de la messe, par les invitations, par les délicates attentions, par la bienveillance des propos. J’ai compris à ce moment-là que je pouvais être prêtre car je ne serais jamais considéré comme un distributeur automatique de sacrements, un fonctionnaire du culte, mais que je serais membre d’une famille : l’Église. Que je serais appelé à me donner sans compter pour un peuple. Que je pourrais par mes efforts, par mes charités, par mon travail et en dépit de mes faiblesses, dire : « Ceci est mon corps, ceci est ma vie livrée pour ce peuple qui m’est confié ».

Nous célébrons aujourd’hui la fête des prêtres. Être prêtre de nos jours, ce n’est pas facile. Le soupçon causé par les erreurs de quelques uns pèse sur les épaules de tous. On nous demande d’être au four et au moulin. D’être toujours de bonne humeur, sympathiques, agréables, joyeux, constants, saints, cultivés, attentifs, édifiants… Souvent on nous critique : “Il est trop jeune, trop vieux, trop tradi, pas assez tradi, trop intello ou pas assez…” Mais le prêtre est un homme. Le prêtre a beau avoir été consacré par l’onction, il reste un homme. J’aimerais vous lancer un appel en ce soir. Aimez vos prêtres. Aimez-les dans leur diversité. Nous n’avons pas les mêmes talents ni les mêmes grâces. Bien sûr l’un vous « plaira » plus que l’autre. L’Esprit Saint touchera plus votre cœur par l’intermédiaire du P. Untel que du P. Bidule. Mais qu’importe. Ils sont prêtres de Jésus Christ. Ils ont répondu à l’appel de Dieu pour que par leurs mains le pain deviennent le Corps de Jésus offert sur la Croix. Ils ont répondu à l’appel de Dieu pour que par leur bouche vous puissiez entendre ces paroles si belles : « Je te pardonne tous tes péchés ». Notre vie de prêtre n’a pas de sens sans vous, le peuple de Dieu, cette cité de l’Emmanuel que nous avons chantée tout à l’heure. Notre vie de prêtre est donnée pour vous. Aidez-nous à être prêtres. Et par pitié, au nom du Christ, ayez encore davantage de miséricorde pour nous que pour vos proches. Nous sommes si pauvres.

Frères et sœurs bien aimés, en ce jour de Sainte Joie, priez pour vos prêtres. Prions aussi pour que des jeunes découvrent à travers notre communauté le lien joyeux, simple et spirituel qui se noue entre les prêtres et le peuple qui leur est confié, pour qu’ils découvrent, si Dieu les appelle, la joie de pouvoir dire un jour à l’autel : « Ceci est mon corps livré pour vous ». Amen

Raphaël Cournault